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Annie Ernaux et David Ernaux-Briot

Annie Ernaux vient de recevoir le Prix Nobel de Littérature. En mai, elle présentait, à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes, Nos années Super 8 (en salles le 14 décembre), un documentaire qu’elle a coréalisé avec son fils, David Ernaux-Briot, à partir de leurs archives personnelles datant des années 1970, alors que la famille résidait à Annecy. Sur la terrasse d’un grand hôtel, la mère et le fils ont retracé la gestation du projet et sont remontés pour Trois couleurs dans la mémoire familiale.

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Comment est née l’envie de tirer un film de vos archives familiales ?

David Ernaux-Briot
: A l’origine du projet, il y a le désir de mes enfants de voir leur grand-père [l’ex-mari d’Annie Ernaux, ndlr] sur les films Super 8. On a organisé une petite séance de projection - par chance, le projecteur était réparé. Je refilmais les images, simplement pour la mémoire familiale. J’enregistrais en même temps les commentaires qu’on faisait tous en regardant les archives. Quand j’ai revisionné ça, je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose… J’ai proposé à ma mère d’écrire un texte. Evidemment, elle a fait du Annie Ernaux : un texte qui dépassait largement le projet strictement familial. Ça a donné le point de départ pour en faire un film de cinéma.

Annie Ernaux, quel rapport vous entreteniez avec ces images ?

Annie Ernaux :
Je savais qu’elles existaient. Je les avais revues à  quelques occasions, jusqu’au début des années 2000, et je ne pensais pas qu’elles puissent avoir un autre usage que familial. J’avais l’impression que, étant donné que le temps avançait, ça n’intéressait pas spécialement mes petits-enfants. Je me disais : « peut-être qu’ils seront intéressés lorsqu’ils seront adolescents. »

Qu’est-ce que ça vous a fait de les revoir ensemble pour préparer ce film ?

D. E.-B.
: On s’est retrouvés comme devant un film familial, on se reprécisait les choses, on redécrivait les événements. Mais ma mère n’était pas passée au stade de l’écriture donc ça restait simple, on situait.
A. E. : Je pense qu’il faut être seul, pour éprouver les choses. Je n’aurais jamais pu écrire à côté de quelqu’un. Ensuite, j’ai revu les films seule, j’avais une version sur vidéocassette de certains, qui n’était pas en très bonne qualité d’ailleurs, mais qui me permettait de resituer les choses, d’éprouver aussi, de faire marcher un peu ma mémoire.
D. E.-B. :
Il n’y a jamais eu aucun doute sur le dispositif, que ma mère écrirait un texte de son côté à partir des images. Et que moi je prendrais les images et l’enregistrement de la voix témoin à partir du texte pour en faire un film. Après, il y a eu des allers-retours parce que ce n’est jamais aussi simple que ça. Il y avait beaucoup de texte mais pas beaucoup d’images.
A. E. : Ce qui comptait au départ - mais on était d’accord là-dessus -, c’est que j’écrive un texte en suivant la chronologie des images. Et il n’y aurait pas de tentative de faire comme si on était devant la mémoire, qui brouille les époques. Moi je pense que ce qui compte, pour nous humains, c’est que le temps avance et que les enfants grandissent, que les grands-parents disparaissent et que ça touche tout le monde. Moi en particulier. Au fond, la chronologie était inscrite dès le départ, dès l’achat de la caméra.

Comment s’est déroulé le processus d’écriture du texte ?

A. E.
: C’est un travail assez différent, de faire ce récit à partir des images, par rapport à l’écriture de manière générale. Il n’y avait pas tellement d’émotions au départ, mais le désir de décrypter ces images. Les décrypter de deux façons : sur le plan de l’histoire personnelle, de mon « moi » au cours de ce temps, et d’une manière collective par rapport aux idéaux de l’époque et à la façon de voir le monde dans ces années-là. Si je n’avais pas fait de décryptage sociologique de ces images en Super 8, je pense que les spectateurs auraient senti, mais d’une façon trop subjective. Je voulais plutôt que l’on voit objectivement que le monde a changé.

Au moment du montage, quelles nouvelles questions ont émergé ?


D. E.-B. : Ça a été un long travail passionnant pour construire une narration. Parce que la narration écrite et la narration cinématographique, ça n’est pas du tout la même chose. Quand on peut dire dans un texte « à Annecy », en images, on a besoin d’un peu plus de temps pour donner le lieu. Et puis l’image va apporter beaucoup plus d’émotions, de choses dont n’a pas forcément conscience nous-mêmes quand on les voit parce que ça résonne chez le spectateur. Elle est beaucoup plus chargée. Il y a eu un travail de distance par rapport au texte, de réorganisation de certains passages pour simplifier le discours. On a beaucoup travaillé avec le monteur pour trouver le statut de l’image par rapport au texte.
A. E. : C’est un travail auquel je n’ai pas du tout participé. En revanche, j’ai accepté que le texte soit élagué.

Annie Ernaux, est-ce que vous avez montré des films à vos fils pendant leur enfance ? Vous avez essayé de leur transmettre une certaine cinéphilie ?

A. E.
: Oh je ne pense pas ! (rires) Je leur ai transmis le goût de la lecture, surtout.
D. E.-B.
: D’ailleurs ça me manque un peu. Tu ne me recommandes plus de bouquins ces derniers temps !
A. E.
: Mais si, ça arrive ! Eric Vuillard, par exemple.
D. E.-B.
: Ah oui, c’est vrai ça ! Jean Rolin aussi. Quand j’étais jeune, j’ai été à rude école pour l’écriture.
A. E.
: Ce n’était pas une rude école !
D. E.-B.
: Non, c’était une très bonne école. Au sens où tu m’as fait découvrir des expériences d’écriture. Je me rappelle de Renata n’importe quoi [de Catherine Guérard, publié chez Gallimard en 1967, ndlr]. C’était une seule phrase mais sur deux cents pages.
A. E.
: Elle commence par « Cette fois, on part. » On a reparlé de ce livre récemment [il a été republié aux éditions du Chemin de fer en 2021, ndlr], on ne sait pas ce que cette femme est devenue.
D. E.-B.
: Au niveau cinéphile, je me suis essentiellement formé moi-même, en fréquentant les salles quand je suis arrivé à Paris.
A. E. : Mais enfin si, Woody Allen, c’est quand même moi ! Dans la salle à Cergy. Ses premiers films, comme Prends l’oseille et tire-toi [1969, ndlr].
D. E.-B. : Ah oui ! Et on était allé voir La Bombe, un faux-documentaire incroyable de Peter Watkins [sorti en 1966, ndlr].
A. E. : Et puis un film yougoslave, Qui chante là-bas ? [de Slobodan Šijan, sorti en 1980 et ressorti en salles par Malavida en mai 2021, ndlr]
D. E.-B. : C’est vrai.
A. E. : Je répare l’injustice, quand même !
D. E.-B. : Mon problème de mémoire, surtout…
A. E. : Je vous montrais des films, mais des films un peu exigeants, on va dire… Des « films de cinémathèque ».

Vous aimeriez tous les deux continuer à faire des documentaires ?

D. E.-B. : Je viens du film institutionnel et de la télé. L’idée de faire du documentaire, ça m’oriente depuis trente ans. Les Années Super 8, c’était la bonne idée qui me permettra peut-être de continuer.
A. E. : Moi, j’écris. D’ailleurs, voilà : j’ai écrit ! [Elle venait de publier chez Gallimard, début mai, Le Jeune Homme, ndlr] L’écriture à l’ancienne et non pas l’écriture cinématographique, même si je m’y intéresse beaucoup. Souvent, je transpose un peu la technique du cinéma : « On fait comme ça dans un film avec l’image, moi, comment je pourrais faire à l’écrit ? » Ça me vient du Nouveau Roman, par exemple quelqu’un comme Alain Robbe-Grillet faisait à la fois des films et écrivait. Et L’Année dernière à Marienbad [Alain Resnais, 1961, ndlr], c’est évidemment pour moi un très grand souvenir, avec Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda [1962, ndlr]. Ce sont ces films-là qui m’ont formée du point de vue du cinéma, à l’époque.

Propos recueillis par Timé Zoppe pour Trois couleurs

Les années Super 8, en salles depuis le 14 décembre

Extrait Les années Super 8

de Annie Ernaux et David Ernaux-Briot

M.AJ. : Le film n'est plus disponible depuis le 22/12.

En partenariat avec New Story

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