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Gisèle Vienne

Curiosity invite Gisèle Vienne  à l’occasion de la sortie en salles de Jerk (le 8 avril 2022)

Metteuse en scène et plasticienne (« L’Étang », « Crowd »…), Gisèle Vienne vient au cinéma avec « Jerk», où l’on assiste au one-man-show d’un tueur ventriloque dans l’un des films d’horreur les plus glaçants, méta et inventifs de ces dernières années.

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Au départ, Jerk est une nouvelle de l’écrivain Dennis Cooper, inspirée par une histoire vraie, que vous avez adaptée sur scène et dont vous avez tiré une pièce radiophonique. Quel regard nouveau le cinéma lui a-t-il apporté ?


Dans la nouvelle de Dennis Cooper [extraite du recueil Un type immonde, P.O.L, 2010, ndlr], la question du cinéma est omniprésente. La violence passe par le cinéma même : les protagonistes tournent des snuff movies, en massacrant des adolescents. Et la première des violences, c’est leur regard désincarnant : ils ne considèrent plus leurs victimes comme des êtres, ils leur ôtent leur identité en projetant sur elles d’autres personnages de séries télé. Cela reflète la violence des regards à l’œuvre dans notre société dans laquelle il y a des vies qui comptent et des vies qui ne comptent pas.

En ce moment par exemple, la solidarité avec le peuple ukrainien est extraordinaire et je souhaite toujours plus de solidarité, mais elle rappelle aussi de manière désespérante l’invisibilisation d’autres réfugiés qui subissent des violences inacceptables de la part de notre société… Jerk déplie ce potentiel extrêmement violent du cinéma à participer de ce regard désincarnant. Le film questionne aussi ce qu’on appelle violence, et au service de quel ordre. L’essai de la philosophe Elsa Dorlin Se défendre. Une philosophie de la violence [Zones, 2017, ndlr] décrit de manière passionnante en quoi la définition de la violence même fait partie d’un système perceptif naturalisé pour servir un ordre en place. Dans les discours dominants, la police est garante de l’ordre tandis que les jeunes de banlieue sont violents. Mais on peut à juste titre déplacer le cadre et se rendre compte à quel point l’utilisation de ce voca­bulaire est au service d’un ordre en place. Le maintien de cet ordre, à travers cette manière de percevoir, est le maintien en place d’un système sociétal structurellement inégalitaire, cet ordre est violence.

Quand des gens se révoltent ou se défendent contre ce système qui s’auto légitime en se naturalisant, qui les écrase, il s’agit de légitime défense. Cette société est déjà violente dans la manière dont elle nous impose sa lecture du monde qui doit nous définir à travers un encodage perceptif. Il est possible d’encoder le monde autrement. Le champ de l’art, et le cinéma tout particulièrement, que je considère comme une arme lourde, portent une immense responsabilité dans la possibilité de ce nouvel encodage, ou dans le maintien de l’ordre en place. Jerk, dans l’expérience très violente qu’il propose, tente d’explorer ces mécanismes à l’œuvre dans le cinéma.

Dans votre film, les meurtres sont commis par des adolescents. Quel sens cela prend-il pour vous ?

Quasiment dans tous mes travaux, les personnages sont des adolescents. Il y a une espèce de pic dans la lutte entre la personne et son rôle social au moment de l’adolescence. La société essaie d’écrabouiller l’humain s’épanouissant pour qu’il rentre bien dans le personnage sociologique qui lui est attribué dans ses comportements, dans ses mouvements, dans sa chair, dans sa sexualité. Je ne considère pas que je sois une ado attardée de 45 ans, mais ce combat je le poursuis et il m’est insupportable. Je n’ai pas réussi à l’intégrer de manière pacifiée, je suis en constant rejet, toujours davantage car je comprends mieux ce qui me fait violence.

Dans Jerk, David Brooks est découpé par le cadre, traversé par de multiples voix et démultiplié par ses marionnettes. Comment avez-vous réfléchi ces jeux de dissociation ?


Ce qui m’intéresse, à travers la mise en place d’un jeu dissocié, c’est de déplier dans les corps et l’espace les différentes strates de texte et de perceptions. J’essaye de déployer depuis de nombreuses années un langage formel qui me permet de penser et déplacer la manière de voir. Pour moi, il y a un espace politique immense à essayer d’apprendre davantage à comprendre les hiérarchies perceptives. Pourquoi la parole ferait plus autorité que les silences ou les corps ? Pour maintenir les rapports de domination en place. Que signifie ce rapport au langage du corps, invisibilisé, diabolisé, ou dénigré ? De même.

Retrouvez l’entretien croisé de Gisèle Vienne et Vincent Le Port, pour TROISCOULEURS

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