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Joanna Hogg

Dans The Souvenir Part I et The Souvenir Part II, Joanna Hogg livre une autofiction, dans laquelle elle raconte à travers les yeux de son alter ego Julie (la révélation Honor Swinton Byrne) une relation toxique vécue dans les années 1980 avec un homme héroïnomane (Anthony Burke) qui a entamé l’élan qu’elle prenait en tant qu’apprentie cinéaste dans une école de cinéma londonienne. Dans le second volet, plus fantasmagorique, la cinéaste capture Julie réalisant son film de fin d’études, tandis qu'elle fait encore le deuil de sa relation avec Anthony. Récit d'une lente émancipation, qui décortique les mécanismes de l'emprise avec subtilité, ce diptyque est aussi une puissance mise en abyme de l'art comme construction vers la liberté.



Âgée d’une dizaine d’années, Joanna Hogg est envoyée à West Heath, un pensionnat de filles très huppé du Kent – la future princesse de Galles Diana Spencer est dans la classe juste en dessous d’elle, et Tilda Swinton, qui va devenir sa grande amie, est sa camarade de classe. Mais l’ado ne se sent pas vraiment épanouie dans l’atmosphère poussiéreuse et corsetée de l’institution. Une fois diplômée, après un an à Florence, où elle se forme de manière autodidacte à la photo, elle emménage dans une coloc dans le quartier de Knightsbridge, à Londres – cet appartement est reconstitué de manière quasi identique, avec ses propres affaires, pour les tournages consécutifs de The Souvenir.

C’est à cette époque-là qu’elle intensifie sa pratique de la photo à travers un job d’assistante. Le photographe qui la forme lui laisse son studio pour développer ses propres travaux, des essais sur des danseurs et des amis artistes, mais aussi des photos de fêtes. « Je n’étais pas du tout un animal social, j’étais souvent en retrait, mais j’observais », se décrit-elle. Dans un article sur Hogg dans The New Yorker, Tilda Swinton se rappelle : « Je crois vraiment que si Joanna faisait tant de photos, c’est qu’inconsciemment elle savait qu’elle en ferait une œuvre d’art un jour. »

En 1981, elle s’inscrit à la National Film and Television School dont elle dépeint bien l’émulation dans The Souvenir – les conversations d’étudiants tournent autour des cinéastes en vogue à l’époque, Leos Carax, Jean-Jacques Beineix… C’est à ce moment, déterminant pour le reste de sa vie, qu’elle rencontre celui qui a inspiré Anthony. « Ça m’a pris tellement d’années pour prendre confiance, pour me dire que j’allais pouvoir raconter l’histoire de cet homme que j’essaye encore de comprendre », nous raconte Joanna Hogg.

Dans The Souvenir, la cinéaste fait le portrait d’un garçon opaque qui s’invente une vie, tiré à quatre épingles, fréquentant des restaurants très luxueux, même si Julie comprend qu’il vient plutôt de la classe moyenne. Il se présente très lettré, intransigeant dans ses goûts culturels. Il dit qu’il travaille dans un ministère, un sujet sur lequel il sera toujours vague. De plus en plus absent, Julie le trouve incohérent, confus, apathique. Elle découvre qu’il consomme de l’héroïne, qu’il y est gravement dépendant. À tel point qu’il simule un cambriolage pour lui voler de l’argent et acheter sa dose.

Cela dit, Joanna Hogg est tout de même parvenue à boucler son film de fin d’études, Caprice (1986), qui n’a plus rien à voir avec son projet sur Sunderland. Dans un univers très stylisé, Tilda Swinton voyage dans les pages glacées d’un magazine de mode. Malgré sa maîtrise, on sent que la cinéaste se cherche encore, son esthétique semble calquée sur les clips pop acidulés de l’époque et les musicals hollywoodiens qu’elle adore. « C’est une période durant laquelle j’ai perdu en assurance. À partir du moment où j’ai tourné ce film, je suis allée dans une nouvelle direction, beaucoup moins personnelle. »

Les deux décennies qui suivent, Hogg les passe en tant que réalisatrice de soaps pour la télé, London’s Burning, Casualty, EastEnders, un détour dans lequel elle trouve le moyen d’expérimenter, d’apprendre aussi à s’imposer en tant que réalisatrice dans un milieu dominé par les hommes. Jusqu’à ce qu’un événement la place dans une forme d’urgence, la mort soudaine de son père, en 2003. Elle se dit qu’il est temps pour elle qui a toujours été si secrète d’exprimer enfin ses sentiments. 

Suivront trois films dans lesquels elle le fera de manière aussi feutrée que sublime. Unrelated (2007), sur une femme de son âge qui, en vacances en Toscane, se rapproche du fils de sa meilleure amie – avec pudeur, Hogg y projette notamment ses interrogations autour du fait de ne pas avoir eu d’enfant. Archipelago (2010), sur une famille qui se désagrège sur l’île de Tresco, accompagnée d’un peintre par lequel la cinéaste exprime son aspiration à l’intensité dans l’art. Et Exhibition (2013), sur un couple d’artistes contemporains – qui ressemble à celui qu’elle forme avec le plasticien Nick Turvey – qui cherche à se relancer en déménageant.

Dans ces films introspectifs, Hogg imprime un style très identifiable : tournages isolés, semi-improvisation, Tom Hiddleston au casting, caméra fixe, plans d’ensemble, personnages d’observateurs, disputes filmées hors champ, scènes de repas confinant au malaise, étrangeté du quotidien… Une signature très définie, qu’elle a appris à affiner mais dont, finalement, elle apprend aussi à se libérer avec son dyptique, qui compte plus de caméra portée, de gros plans, et qui est plus directement intime – elle a écrit et mis en scène à partir de ses photos, ses lettres, et même de ses séances de psy qui ont été enregistrées.

Alors qu’elle est en post-­production de The Eternal Daughter, son prochain long très attendu, toujours avec Tilda Swinton (et Martin Scorsese en producteur exécutif), et qu’elle décrit comme un autre film de fantômes, Joanna Hogg conclut avec The Souvenir : « Dans un sens, je viens enfin de réaliser le film de fin d’études que j’aurais voulu faire à l’époque. » Ce qu’il y a alors de bouleversant, dans ces deux films, c’est ce sentiment qu’ils donnent d’une réappropriation.

The Souvenir
et The Souvenir Part. II de Joanna Hogg, Condor (1 h 59, 1 h 46), sortie le 2 février

Article à retrouver sur Trois couleurs

Découvrez une interview exclusive de Joanna Hogg

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