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Vincent Le Port

Curiosity invite Vincent Le Port à l’occasion de la sortie en salles de Bruno Reidal ( le 23 mars 2022).

Filmant comme s’il approchait l’épicentre d’un tremblement de terre, Vincent Le Port donne corps aux tourments de Bruno Reidal, adolescent meurtrier vivant dans le Cantal en 1905. Le réalisateur breton exhibe un monde invisible; son personnage est porteur d’une tragédie complexe : la conscience aiguë que ses pulsions dominent son être tout entier.

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Bruno Reidal comme La Marche de Paris à Brest sont construits en miroir de films références : Moi, Pierre Rivière de René Allio d’un côté, Walking from Munich to Berlin d’Oskar Fischinger de l’autre. En quoi ces œuvres vous ont-elles inspiré ? Et comment avez-vous abordé ces adaptations ?

La Marche de Paris à Brest est un remake assumé du film d’Oskar Fischinger, mon idée étant de reprendre le principe formel de ce film de 1927 en l’actualisant et en me le réappropriant, un peu comme une troupe de théâtre reprendrait Macbeth ou un.e peintre s’essaierait à un genre codifié comme la nature morte par exemple.

Il s’agissait de rendre hommage à ce film méconnu qui est pour moi l’un des plus beaux de l’histoire du cinéma, et pourquoi pas de donner à certain.e.s l’envie de le découvrir. Mais il s’agissait aussi pour moi, malgré les contraintes que je m’imposais (partir avec peu de pellicule, filmer sur pied et en image par image des plans très courts, m’inscrire dans une forme prédéfinie), de retrouver un plaisir primitif de cinéaste, celui d’une forme d’extase à simplement enregistrer le monde et observer le défilement de images. Mon film est autonome mais dialogue avec celui de Fischinger, en cela qu’il permet peut-être de voir ce qui est immuable, ce qui perdure à travers les âges.

Quant à Moi, Pierre Rivière, j’ai longtemps mis Bruno Reidal de côté par crainte de faire une redite inutile du film d’Allio, que je considère comme un immense chef d’œuvre. C’est après deux ou trois ans sans travailler sur le projet, et après avoir relu une première version de scénario, que je me suis rendu compte que mon film serait aussi différent de celui d’Allio que Bruno Reidal était différent de Moi, Pierre Rivière. Ils ont des points communs mais aussi énormément de différences. Le film d’Allio a continué à être une source d’inspiration (pour l’emploi de comédiens non professionnels, l’utilisation de la voix off, le travail de reconstitution historique), mais il est devenu une référence parmi beaucoup d’autres.

Vous avez mis cinq ans à développer le scénario de Bruno Reidal. Quelles ont été les différentes phases de ce travail ?

Il faut se méfier de ce que ça implique : je n’ai pas écrit ce scénario tous les jours pendant cinq ans de 8h à 19h ! Entre temps j’ai réalisé d’autres films, et via ma société de production Stank j’ai accompagné d’autres cinéastes.

Mais pour faire simple, après ma découverte de cette histoire en 2011, une première phase a été de faire des recherches historiques et d’étudier les textes existants autour de cette affaire (le rapport médico-légal des docteurs chargés de l’examen de l’inculpé, les mémoires de Bruno Reidal, d’autres archives de cette époque). Il m’a fallu ensuite faire le tri parmi toutes ces informations, faire un premier travail de montage pour conserver ce qui me semblait le plus fort, le plus intéressant, ce qui me touchait le plus, et de l’ordonner chronologiquement. J’ai écrit une V1, et après avoir mis le projet de côté quelques années, je l’ai repris fin 2016 en décidant d’épurer le scénario, d’aller plus vers un drame intime que vers une fresque historique. Il m’a fallu une petite année pour arriver à une version de scénario suffisamment aboutie pour qu’on puisse la présenter aux différentes commissions, et j’ai ensuite, en parallèle de la préparation du film, continué à réécrire le scénario jusqu’au tournage, en m’adaptant au casting, aux répétitions, aux décors, au budget, etc. Le tout avec beaucoup de retours en cours de route, des producteurs, d’ami.e.s et de gens de l’équipe.

Vous décrivez Bruno Reidal comme le portrait d’une vie cachée. Comment filme-t-on l’intériorité d’un personnage ?

Il n’y a pas de recette, et je vais enfoncer une porte ouverte, mais je crois qu’il faut avant tout chercher à filmer l’intériorité par l’extériorité, par le corps et son interaction avec l’environnement et les autres. Je n’ai jamais fait l’essai mais je pense que Bruno Reidal, malgré l’importance primordiale de la voix off, révélerait déjà beaucoup de sa vie intérieure si on enlevait cette voix off, par sa simple présence à l’image, par le jeu des trois interprètes, par des choix de cadre ou de montage. Et tout simplement le fait de filmer les moments solitaires de Bruno, où il pouvait, étant caché des autres, extérioriser ce qui couvait au fond de lui, nous donne accès à une part de lui-même.

Dans le cas de Bruno, je me suis malgré tout dit que l’utilisation de la voix off, tirée directement des mémoires qu’il a écrites en prison, était le meilleur moyen pour accéder à ce qu’il a tâché toute sa vie de camoufler, de dissimuler, d’enfouir derrière une image de lui-même fausse ou trompeuse. Mais cette image fausse, ce corps déformé, nous disent quelque part aussi une vérité sur le personnage.

Le comédien principal comme la majorité des interprètes de Bruno Reidal ne sont pas des acteurs de cinéma. Pourquoi ce choix ?

Je crois avant tout que c’est par plaisir, celui de rencontrer des gens qui ne sont pas de ce milieu, pour essayer aussi d’inclure dans la fabrication du film les personnes qui vivent là où l’on va tourner.

Et puis, dans un film d’époque, où l’on doit recréer une vie disparue, et où l’artifice d’un plateau de cinéma devient alors très forte, c’est aussi peut-être un moyen de faire rentrer un peu de vie et de « monde réel » dans le cadre – je ne dis bien sûr pas que les interprètes professionnels ne sont pas vivants ou réels, mais ils participent malgré eux un peu de cet artifice. Et dans le cadre de Bruno Reidal, il y avait aussi tout un travail autour des gestes paysans que les Aveyronnais et Cantaliens qui les connaissent ont pu apporter au film.

Pour terminer, pouvez-vous nous dire quelle est la dernière curiosité que vous ayez vue ?

Ce mois-ci j’ai eu la chance de pouvoir revoir en salle (au super cinéma Le Concorde de la Roche-sur-Yon) Un homme qui dort de Bernard Queysanne. J’aimais le film mais je ne l’avais pas revu depuis quinze ans et je craignais que ce soit un amour de jeunesse qui ait un peu mal vieilli. J’ai en fait halluciné tout du long devant la beauté du film, son rythme et sa structure, sa violence souterraine, son acuité, ses inventions perpétuelles, au son, au montage, à l’image, partout. Et pour la peine c’est une vraie curiosité car je crois n’avoir jamais vu un autre film qui lui ressemble. Ça a été une immense redécouverte.

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